mardi 24 juin 2014

SPLATTER


Avril 1990.
À l'occasion d'une sortie scolaire organisée par mon prof d'italien, je me retrouve en compagnie de plusieurs copains dans la belle ville de Sienne, en Toscane.
Après s'être fait copieusement virer de la Torre del Mangia pour avoir fait sonner la cloche du monument à 15h23 (on est vraiment cons quand on est ados mais bon, laisser accéder une bande de djeuns français au battant d'une cloche n'est pas forcément la meilleure chose à faire), nous nous retrouvons à errer dans les rues piétonnes de la cité en quête d'une éventuelle gelateria.
En passant près d'un kiosque à journaux, mon regard est attiré par un magazine exposé sur un promontoire.
Il faut dire que la couverture de l'objet particulièrement tape-à-l’œil ne pouvait pas passer inaperçue chez un amateur de films fantastiques âgé d'une quinzaine d'années tel que moi :

"Ouah la vache ! Evil Dead ! Bruce Campbell, mon idole ! Mais c'est quoi ce machin ?" m'écriai-je la bave aux lèvres.
Illico presto j'ouvre le bouquin.
À l'intérieur ça rigole pas : bandes-dessinées en noir et blanc ou le sang gicle à gros bouillon, articles sur le cannibalisme au cinéma, sur la véritable histoire du petit chaperon rouge; bref 64 pages qui charcle grave.
Décidé à acquérir la chose au plus vite, je fouille au fond de mon portefeuille à la recherche des 2500 Lires exigées (soit 5 francs et des brouettes..... heu, non, 8 francs.....enfin, je veux dire 1,30 euro) mais là horreur !
Plus une thune dans le larfeuille, et mes soi-disant copains ne m'ont même pas attendu pour que je puisse leur soudoyer quelques piécettes.
Tant pis, n'ayant pas vraiment envie d'avoir à m'expliquer au commissariat du coin pour avoir dérobé sournoisement un bouquin affichant des corps dépecés à toutes les pages (ce qui m'aurait surement valu de passer pour un ado psychotique et malsain), je repose la revue et reprend tristement mon chemin pour essayer de retrouver ma "bande" qui m'a lâchement abandonné.
Le pire c'est que, tellement emballé par la maquette agressive et les dessins gerbeux du mag, je n'ai même pas pris le temps de noter le nom de ce dernier.
Pendant quasiment 25 ans je me suis toujours demandé ce qu'était véritablement ce livre, surtout qu'il avait complètement disparu des kiosques italiens quand je suis retourné en Italie deux ans plus tard.
Mais fin 2013, de passage à Vérone, j'aperçois dans une librairie un album intitulé "Tutto il meglio di SPLATTER" (voir photo en tête de cet article).

J'ouvre le recueil composé de plusieurs histoires d'horreur en noir et blanc et je tombe dans les toutes dernières pages sur la reproduction de ma couverture evildeadesque aperçue à Sienne quelques décennies auparavant.
SPLATTER ! C'était donc ça le nom de cette revue !
Cette fois-ci, mon porte-monnaie est bien moins anémié qu'en 1990 et en moins de temps qu'il n'en faut à Jason Voorhees pour écharper deux adolescents copulant dans une tente de camping, le bouquin est en ma possession.
Alors finalement, SPLATTER, c'est quoi ?



Retour en Juillet 1989.
La maison d'édition romaine ACME sort un nouveau mensuel de 34 pages composé de trois histoires d'horreur dans le style des EC COMICS.
Mais à la différence des "TALES FROM THE CRYPT" et autres "VAULT OF HORROR", les récits de SPLATTER sont bien plus violents et les "fumetti" proposés par le magazine rital ne font pas vraiment dans la dentelle : membres arrachés, cannibalisme, tortures en tout genre, enfants assassins, tripaille, corps en décomposition, etc...
En France à la même époque nous avions la collection GORE, et tandis que nous imaginions nous-mêmes ce qu'étaient les horreurs décrites dans ces petits bouquins de poche, les italiens, eux, préféraient favoriser le "coté visuel" du genre (le terme SPLATTER étant en fait un synonyme du mot GORE).


Immédiatement les ventes de SPLATTER explosent et avec des ventes frisants les 30000 copies vendues, le magazine devient très rapidement culte.
Il faut dire qu'à la fin des années 80 le cinéma fantastique connait une période particulièrement prospère : les Cénobites de CLIVE BARKER envahissent les écrans, Chucky entame son bodycount tandis que Jason et Freddy poursuivent tranquillement le leur, et vampires, zombies, loups-garous et autres blobs viennent régulièrement hanter les salles obscures...... bref, les amateurs de cinéma de genre en demandent toujours plus et SPLATTER est là pour satisfaire leur soif d'hémoglobine.


Succès aidant, la revue double son nombre de pages, multiplie les articles sur les films et les réalisateurs, propose des guides pour réaliser soi-même ses propres maquillages gore, met en place un courrier des lecteurs qui va valoir à ACME  de recevoir un nombre insensé de lettres et de colis en tous genres : remerciements, encouragements, nouvelles écrites par des écrivains en herbe, dessins, photos, bestioles dégueulasses en plastique, lettres rédigées avec du sang (véridique, l'une d'elles étant d'ailleurs reproduite dans l'album "Tutto il meglio di SPLATTER)..... les italiens aiment SPLATTER et le font savoir.
Et puis, il faut dire que la qualité des fumetti made in SPLATTER a aussi largement contribué à sa renommée avec des auteurs tels que ROBERTO DAL PRA', PAOLO ALEANDRI, MASSIMO VINCENTI, PAOLO DI ORAZIO (par ailleurs cocréateur de la revue avec ALEANDRI) et des artistes comme MARCO SOLDI (à l'origine également de toutes les couvertures du mag), NICOLA MARI, ROBERTO DE ANGELIS, BRUNO BRINDISI, CORRADO ROI, GIANCARLO CARACUZZO, etc....
Ce n'est pas pour rien si l'on retrouve par la suite la plupart de ces artistes sur le légendaire fumetti "DYLAN DOG".





















Malgré tout, la durée de vie de SPLATTER ne va pas excéder 23 mois.
À l'automne 1990, outrés par tant de violences et craignant que le magazine ne transforme les charmantes têtes blondes italiennes en ersatz d'Hannibal Lecter, tous les partis politiques se tournent vers GIULIO ANDREOTTI, alors président du Conseil des Ministres italien, en demandant la censure puis l'interdiction de ce genre de revue.
La presse nationale, toujours prompte à lécher les bottes du gouvernement en place, s'acharne ouvertement sur SPLATTER et certains journaux comme "LA NOTTE" n'hésitaient pas à titrer que le magazine en question incitait ouvertement les enfants à tuer leurs parents, leurs frères ou leur baby-sitter, et leur indiquait même comment exécuter ce type de forfait en toute tranquillité.
La situation devenant de plus en plus absurde, ACME accumule les ennuis avec la justice et se voit contraint de mettre la clé sous la porte.
Le numéro 23 de SPLATTER qui sortira en mai 1991 sera le dernier.


L'aventure du comics gerbeux made in Italia aurait pu s'arrêter là si PAOLO DI ORAZIO n'avait pas décidé en 2013 de ressusciter la revue qu'il avait créée 25 ans auparavant.
Et comme à la grande époque, les fans sont toujours là.



Pour vous donner un petit aperçu de ce magazine que l'on aurait bien aimé voir traduit en français, je me suis amusé à traduire l'une de mes histoires préférées "Self-service" issue du numéro 5 de SPLATTER (novembre 1989) et signée PEPPE FERRANDINO et BRUNO BRINDISI.
Pour accompagner cette dernière vous trouverez également dans le lien ci-dessous toutes les splendides couvertures de la revue en question.

https://1fichier.com/?81as5aznwl

Bon appétit !

9 commentaires:

  1. merci pour cette découverte,tonton jack!

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  2. Merci de nous avoir fait découvrir cette histoire.
    Cela aurait été dommage de la louper.
    Et "Bon appétit, bien sûr !" comme dirait Robuchon.

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  3. Super article Tonton Jack. Mais il me semble que 2500 lires correspondaient plutôt à 12/13 FF (soit environ 1.90 €). Mais si vous avez des problèmes avec les conversions, je me ferai un plaisir d'alourdir votre prochaine facture.

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    1. Pas tout à fait, très cher, puisque je me souviens qu'il fallait diviser par 100 puis par 3 pour avoir à peu près l'équivalent franc français de la lire italienne. Mais de toutes façons j'ai fait une erreur puisque c'était plus du 8 francs que du 5. Par contre c'était bien 1.30 euros.
      Oh et puis moi j'en suis encore à l'écu, alors tous ces changements de monnaies ça me perturbe....

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  4. Le lien est mort, vous savez comment je pourrais faire pour profite de cette traduction aussi?

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    1. No problem. Dossier réuploadé.

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    2. mince... j'ai raté l'occasion et du coup le nouveau lien est mort aussi... je suis vraiment désolé x(

      un dernier réupload c'est possible svp?

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  5. Ah Julio Andreotti. Le défenseur de la morale. Si des italiens lisent ça, ils vont mourir de rire.

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